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25 novembre 2009 3 25 /11 /novembre /2009 11:00


Difficile de l'ignorer, l'émergence d'artistes féminins dans le hip hop reste un processus laborieux. Tandis que certaines retombent dans un mimétisme mollasson de leurs comparses masculins, d'autres pataugent dans les clichés, scandant des marques au fil de leurs chansons et jouant de leur sexualité jusqu'à l'écœurement. Heureusement, parsemées parmi cette masse affadie, on trouve des femmes à la vision éclairée, capables de s'emparer des canons musicaux du genre pour mieux les modeler à leur propre univers. Dans le r'n'b, on pourrait citer la grande et désormais fatiguée Missy Elliott ; pour ce qui est de la soul Erykah Badu et, de manière plus radicale encore, Me'Shell Ndegéocello. Quant au hip hop, la productrice/chanteuse/rappeuse Georgia Anne Muldrow s'affiche actuellement en tête de liste. Son premier album "Olesi: Fragments Of An Earth" est en effet doté d'une identité singulière que les impatients peineront à absorber : la magie de ce disque tient d'abord à une étrangeté qui se décante au fil des écoutes et, loin de se contenter du statut de musique de fond, part constamment à la recherche d'une interaction avec son auditeur. Le premier titre, écrit suite à l'ouragan Katrina et véritable diatribe contre l'administration Bush, est une agression sonore lorgnant vers le free jazz. La construction de l'album s'apparente à celle d'une mixtape où chaque titre dure en moyenne une minute trente et, parmi ses nombreuses influences, on notera une affection toute particulière pour Jay Dee. Des instrumentaux au groove plutôt limpide donc, même si "Olesi" reste régulièrement jalonné de titres atypiques dans la lignée de New Orleans, comme pour mieux retenir l'attention de l'auditeur. Classé en hip hop, on ne trouvera pourtant qu'une poignée de titres où la jeune femme rappe. Ailleurs, elle chantonne, multipliant les pistes vocales sur chaque morceau et caressant quelques fausses notes du bout des doigts au passage. Le résultat est à la fois abstrait et étrangement obsédant. Textuellement, Muldrow occulte structure et souvent rimes et cet affranchissement stylistique sonne d'abord comme une affirmation virulemment politique, comme si privilégier le fond sur la forme pouvait contrecarrer à sa propre (et modeste) échelle le sophisme carnassier des politiciens dont "Olesi" traite avec tant de véhémence. Née en 1983 de parents musiciens, Georgia Anne Muldrow a été signée sur le label Stones Throw suite à la parution d'un premier EP réussi intitulé "Worthnothings". Ce dernier établit d'office des méthodes de production idiosyncratiques - convolutions rythmiques, basses omniprésentes et pistes vocales pléthores à l'appui - révélant par la même occasion une artiste fragile et frustrée par l'état du monde qui l'entoure. En juste progression, "Olesi" dénote d'une philosophie bien plus optimiste, ce qui n'empêche pas à la jeune femme de poser un regard acéré sur des sujets aussi variés que l'Histoire ou encore la superficialité de la société américaine qui dope ses jeunes générations à coup de télé bling bling pour mieux les duper. Cette dernière problématique donnera d'ailleurs lieu au concept de speakavision étayé dans la chanson du même nom, néologisme qui résume finalement assez bien le travail de Muldrow. Le thème qui constitue le fil rouge d'"Olesi" reste la spiritualité, ou comment trouver sa place - à la fois physique, métaphysique et sociale - dans le monde. D'aucuns trouveront sans doute cette matière dense qui constitue le cœur d'"Olesi" propre à l'opacité, tout comme d'autres attribueront une telle déconstruction technique à un esprit brouillon incapable de se tenir aux formats prédéfinis de la musique mainstream ; il en est pourtant tout le contraire. "Olesi" est avant tout un élan, une impulsion qui, loin de prétendre révolutionner quelque genre que ce soit, cherche avant tout à retranscrire avec justesse l'identité complexe d'une femme. Muldrow expliquait dans une récente interview que sa conception de la musique était fortement influencée par les conseils que lui avait prodigués son père, lui-même inventeur d'instruments à ses heures perdues, et qui préférait l'idée qu'elle fasse de la très mauvaise musique plutôt que de la musique médiocre. Le pari est en ce sens réussi : aussi discret qu'il ne soit d'un point de vue médiatique, "Olesi" reste tout sauf médiocre.
par Naïma
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