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23 juillet 2009 4 23 /07 /juillet /2009 16:17
   



"Confusion Is Sex" a longtemps été le disque de Sonic Youth que j’écoutais le moins. Trop aride, trop froid, trop hostile. Trop confus, trop peu pop. Et puis, récemment, tandis que le groupe commençait à ronronner sur ses albums officiels (souvent excellents mais plus vraiment novateurs et encore moins révolutionnaires), j’ai eu envie de me replonger dans ses racines, plus de 25 ans en arrière. Ce disque sera un choc pour ceux qui ne connaissent de Sonic Youth que ses morceaux rock acidulés, parsemés d’embûches mais au bout du compte assez normaux. Avant de dompter ses guitares, de maitriser la dissonance et le feedback, d’infecter la pop avec des idées d’avant-garde, d’empoisonner le rock avec le free-jazz et de se soucier d’écrire des mélodies qu’on fredonne, les trois new-yorkais (qui avaient alors bien du mal à trouver et conserver un batteur) ont, littéralement, expérimenté. Ils se sont livrés à des expériences, sans réellement savoir où elles les mèneraient. Influencés en partie par le hardcore fleurissant au début des années 80, en partie par la no-wave, écartelés entre le monde de l’art, les symphonies pour guitare électrique de Glenn Branca et la volonté de percer, de conquérir un public, ils ont abouti à ceci : "Confusion is Sex", un disque extraordinaire auquel on serait bien en peine d’associer une autre étiquette que : Sonic Youth. Ames sensibles attention : ce disque est brut, il est sale, il crisse, il grince, il mord, il ne se lave pas et ne dit ni bonjour, ni merci, il titube et chancèle , éructe et exulte, il met mal à l’aise, il déborde et explose. Confusion is next, évidemment. Dès ses premières notes (ou bruits, diront les mauvaises langues), "She’s in a Bad Mood" nous plonge dans une atmosphère oppressante dont on n’émergera pas avant la fin du disque. Les guitares tintent, carillonnent, résonnent, rugissent, grondent : elles sont littéralement inouïes, avec leurs accordages improbables, des tournevis ou des baguettes de batterie glissées sous les frettes, les mêmes outils servant également à frapper ou caresser les cordes. Indistinctes et apparemment brouillonnes, les chansons se révèlent au fil des écoutes : du chaos impénétrable naît finalement la beauté. Urgents, pleins de rage, spontanés, radicaux, les manifestes soniques s’enchainent, de "Shaking Hell" à "The World Looks Red" en passant par Inhuman, autant de morceaux qui sont aujourd’hui encore, plus ’propres’ et mieux maitrisés, des classiques des concerts de Sonic Youth. "Protect Me You", vénéneux, explore la veine atmosphérique et menaçante du groupe à base d’harmoniques et de chant lancinant. Confusion is Next déroule son non-sens ironique à deux vitesses tandis que "Making The Nature Scene" est déjà (avant son remix sur "The Whitey Album") presque dansant. Comment ne pas mentionner également la transition terrifiante entre "Freezer Burn", basé sur le son d’un frigo capturé dans l’épicerie proche du studio d’enregistrement, et une interprétation cataclysmique du classique stoogien "I Wanna be your dog". Dans la réedition en CD, un EP 4 titres est apposé à l’album original. Deux chansons extraordinaires le composent : le furieux Kill Your Idols, où Thurston Moore hurle à plein poumons sur deux guitares qui se répondent comme dans les plus grands classiques de Sonic Youth, et Brother James qui se révèle déjà une grande chanson et un autre exemple de riff typiquement youthien, même si cette version originale souffre un peu du manque d’assurance des guitares par rapport aux interprétations entendues au fil des années en concert. "Early American" est un peu ennuyeuse puis Shaking Hell en live remet avec furie les choses à leur place sans réussir à réconcilier les détracteurs de Kim Gordon avec son chant. L’album est brutal, brut, sauvage mais, connaissant le futur, on peut déjà y déceler, par bribes, les penchants mélodiques et plus raffinés du groupe. Thurston Moore lui-même considère ce disque comme peut-être le plus "pur" qu’ils ont enregistré, un testament fidèle de qui ils étaient à l’époque, et de tout le chemin qu’il leur restait à parcourir. Ils en étaient encore à inventer un langage, à découvrir son vocabulaire, à balbutier, à tenter de mettre tout cela en place, mais qu’y a-t-il de plus excitant qu’un enfant qui découvre la parole et qu’on devine brillant ? Chef d’œuvre de rock déconstruit, disque fondateur d’une légende, "Confusion is Sex" est, avec le recul, un des tous meilleurs disques de Sonic Youth.
par Alexis Bidault
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